• Ben Laden se fiche des Palestiniens

    Ben Laden se fiche des Palestiniens<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

    Par FRÉDÉRIC ENCEL

    <o:p></o:p>

    Le vendredi 19 octobre 2001 <o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Il y a dix jours de cela, l'ennemi public numéro un a enfin parlé. Entre diatribes hallucinées et menaces apocalyptiques, il a conforté tous ceux pour qui le 11 septembre, l'Amérique de Bush a payé son soutien à Israël de Sharon. Un grand classique du genre, le lien pratique et usé jusqu'à la corde qui dispense d'une réflexion réelle sur les phénomènes du terrorisme et de l'islamisme. Toutes les variations sur ce thème inépuisable ont été tant et tant jouées qu'on finirait presque par y souscrire, si quelques réalités gênantes ne venaient décrédibiliser le commode schéma.

    En premier lieu, nul ne conteste que le carnage s'organisait de longue date et, à tout le moins, avait été pensé depuis plusieurs années. Un temps où le nationaliste Sharon et le conservateur Bush Jr. étaient bien loin d'un pouvoir qu'ils ne conquerraient par les urnes, respectivement, qu'en novembre 2000 et février 2001. En lieu et place, le travailliste Barak et le démocrate Clinton négociaient alors tous azimuts avec le président palestinien Arafat. Fausse piste. D'autre part, n'est-ce pas précisément lorsque les pourparlers progressent entre Israéliens et Palestiniens que les charges islamistes explosent? En 1993 au World Trade Center déjà, ou encore en 1996 à Tel-Aviv et Jérusalem, avec la «colombe» Pérès à la tête du cabinet israélien? <o:p></o:p>

    En second lieu, quelle écœurante hypocrisie que celle de ces hérauts arabes, chantres de la Palestine, qui brandissent le jihad en faveur des Palestiniens dont la cause est faite, l'instant d'une crise politique ou militaire par eux provoquée, instrument politique jetable. Quel excellent dérivatif pour chefs et régimes autoritaires arabes cherchant à canaliser les frustrations politiques et socio-économiques de leur population respective! Du Syrien Assad écrasant l'OLP à Tripoli (Liban) en 1983, au Libyen Kadhafi chassant dans le désert des milliers de civils palestiniens pour punir Arafat d'avoir négocié avec Israël, en passant par le Saoudien Fahd expulsant «ses» Palestiniens parce que le même Arafat avait soutenu Saddam Hussein pendant la crise du Golfe, sans omettre le susnommé Saddam frappant Israël de ses missiles en «libérateur» de Palestiniens qu'il avait toujours méprisés... La liste est tristement longue des Saladin occasionnels. Et l'on voudrait à présent nous faire croire que les motivations de Ben Laden et de ses spadassins à assassiner plusieurs milliers de civils américains puisent aux malheurs des Palestiniens! Trop facile, trop malhonnête. Ben Laden, subitement lâché par ses alliés pakistanais et pour l'heure moins violemment soutenu que prévu par les opinions arabo-musulmanes, procède comme l'exige la tradition: il instrumentalise. Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine en France, l'a fort justement rappelé: «La cause palestinienne est un alibi pour Ben Laden.» (France Info, journal de 15 h, le 8/10/01.) A l'instar des autres autocrates arabes, il souhaite bien entendu que se prolonge le conflit israélo-palestinien ad infinitum, lui qui abhorre «le traître» Arafat et se défie d'un mouvement national palestinien comptant à son goût wahhabite trop de femmes, de chrétiens et de démocrates. Les attentes et frustrations des Palestiniens existent, et les Américains n'y sont pas étrangers; elles n'expliquent en rien le massacre de New York et Washington. <o:p></o:p>

    Au final, par-delà l'instrument «Palestine», assiste-t-on au fameux choc des civilisations? Pas encore. A l'heure actuelle, il s'agit plutôt de l'agression caractérisée d'une fraction dévoyée de l'Islam contre l'Occident judéo-chrétien. Car si le milliardaire ex-saoudien et les fanatiques qui l'entourent avaient réellement voulu démontrer leur détermination et leur capacité hors d'une logique de confrontation civilisationnelle, ils auraient choisi pour cible authentiquement symbolique la statue de la Liberté un jour de fermeture aux touristes, et - s'il fallait vraiment un shahid (martyr) - un monoplace en guise de projectile. Quel panache alors pour tout ce que la planète compte de légitimes déçus de l'Amérique, quelle jouissance aussi pour tout ce que nos salons parisiens comptent de contempteurs psycho-pathologiques des Etats-Unis! Humilier le supergrand chez lui, avec la hauteur de celui qui, magnanime, eût aisément pu le meurtrir mais qui se contente de forcer son adversaire à négocier, à se remettre en cause, à réfléchir aux revendications posées... Comment un président Bush ridiculisé aurait-il ainsi pu réunir et justifier, pour la destruction d'un tas de pierres, un déploiement politique et militaire massif contre la Qaïda terroriste de Ben Laden et le régime taliban - aussi barbare soit-il - qui le protège? L'article 5 du Traité de l'Otan aurait-il été invoqué pour «dégradation de monuments historiques»? <o:p></o:p>

    Mais non, la mort pour la mort. Tuer le plus possible d'hommes, de femmes et d'enfants (y compris de nombreux musulmans, comme à Dar-es- Salaam en 1998), et Allah reconnaîtra les siens! Tuer bien au-delà des symboles forts, des concepts creux et des grandes causes. La «guerre sainte» des «vrais croyants» contre les «mécréants». Que Ben Laden, cofondateur en février 1998 du Front international islamique contre les juifs et les croisés, ne qualifie pas le président américain d'ennemi, d'impérialiste, de criminel ou de tout autre nom d'oiseau mais de «chef des infidèles», est à cet égard révélateur. Sa guerre ne s'inscrit pas dans le champ du rationnel mais dans celui du mystique, sa vindicte ne vise pas politiquement les Israéliens et les Américains, mais essentiellement les juifs et les chrétiens, intrinsèquement diabolisés. La logique qu'il entretient, absolutiste, relève de la lutte à outrance, sans compromis, manichéenne et profondément raciste, avec pour seul horizon le paradis éternel aux soixante-dix vierges pour les martyrs de l'islam, l'enfer pour tous les autres. Cette démarche est si démente qu'elle effraie même les extrémistes «conventionnels», de Téhéran à Riyad! <o:p></o:p>

    En France, où le contexte sociologique autorise à craindre que l'appel au meurtre et au jihad d'un Ben Laden reçoive quelque écho, le pire serait de renoncer à le condamner moralement et politiquement sous le prétexte fallacieux d'éviter des amalgames stupides. Communier dans l'«islamiquement correct» ambiant consisterait à rendre un bien mauvais service à tous les musulmans pacifiques. Renforcement dès l'école d'une conscience citoyenne collective, revalorisation de l'idée de nation, fermeté sur le principe de laïcité, enseignement laïc des grandes religions, assises interconfessionnelles régulières, intransigeance quant aux agissements cultuels, éducatifs et financiers des islamistes, réexamen des relations officielles avec les Etats soutenant le terrorisme: les armes civiques, intellectuelles, juridiques et diplomatiques ne manqueraient pas ici pour combattre ce totalitarisme vert. A charge pour les hommes du culte musulman, en interne, d'expurger toute lecture belliciste du Coran et de faire barrage spirituel au fondamentalisme criminel. <o:p></o:p>

    Au bout du combat qui commence, pour tous, il y a la paix civile au sein de la République, ou le chaos hors de ses lois protectrices. Dans le second cas, les musulmans seraient les premières victimes. En regardant les yeux fous de Ben Laden, ils doivent y penser et s'en convaincre. <o:p></o:p>

    Frédéric Encel est professeur de géopolitique à Paris et à Rennes, auteur de «l'Art de la guerre par l'exemple» (Flammarion, 2001).

     

    Source: http://paris1.mfa.gov.il/mfm/Data/36894.htm