• Comment je suis devenu sioniste

    Comment je suis devenu sioniste

    Il est inutile de ruser avec l’Histoire, surtout l’histoire juive

    par Luc Rosenzweig

     

    Extrait de L’Arche n° 539-540, janvier-février 2003
    Numéro spécimen sur demande à info@arche-mag.com


    Luc Rosenzweig est ancien journaliste au Monde, et co-auteur, avec Élie Barnavi, de France-Israël, une affaire passionnelle (éditions Perrin).

     

    Voici comment je suis devenu sioniste. Absolument et, pour autant que l’on puisse être le prophète de son propre destin, définitivement. L’affaire s’est conclue le 7 avril 2002, aux alentours de 15 h, sur la place Bellecour, à Lyon.

    C’était la première fois, depuis bien longtemps, que je participais à une manifestation de rue sans stylo ni calepin, mû par la seule nécessité d’être présent aux côtés de ceux qui avaient entendu l’appel du Conseil représentatif des institutions juives de France. Le CRIF avait invité tous ceux qui avaient été choqués par la vague d’agressions antisémites perpétrées les mois précédents contre des synagogues et des lieux culturels juifs dans plusieurs villes de France à venir protester, fermement mais dignement, dans les rues des principales cités du pays. Ce n’est pas le pain quotidien de cette vénérable institution, plus à l’aise dans les palais nationaux que sur le parcours Nation-République, de faire descendre sur le pavé une foule de gens dont les préoccupations politiques, économiques, religieuses ou sociales sont aussi diverses, et même divergentes, que celles de l’ensemble de la société française.

    Et pourtant, nous étions tous là, ou presque. Comme on l’apprendra plus tard dans les bulletins d’information, nous étions plus de dix mille à Lyon, et près de deux cent mille dans toute la France, selon la police, à avoir répondu à cet appel. Ce « nous », c’est « nous », pas les autres. Car pour la première fois de ma vie de manifestant, qui avait commencé quarante ans plus tôt, dans ces même lieux, lors des défilés devant le « Veilleur de Pierre », statue symbolisant la Résistance sur cette même place Bellecour, pour protester contre les attentats de l’OAS en 1962, je me retrouvais en compagnie exclusive de ceux que j’ai toujours du mal à appeler « mes coreligionnaires ». Oui, à quelques rarissimes exceptions près, nous n’étions là que des Juifs : des jeunes, des vieux, des ashkénazes, des sépharades, des Loubavitch à chapeau noir et papillotes, des profs à lunettes cerclées d’or, des soldeurs culottés, des vendeuses maquillées, des étudiants fauchés, des médecins bien installés.

    Pour la première fois dans l’Histoire de France, les Juifs de ce pays défilaient sans être mêlés à d’autres gens partageant leurs angoisses et leur colère. Nous étions nombreux, très nombreux au regard des quelque 600 000 Juifs français composant cette « communauté » qui est loin d’en être une ; mais nous étions seuls. Je m’étais muni, pour l’occasion, d’un drapeau tricolore et d’une pancarte confectionnée par mes soins, sur laquelle on pouvait lire : « France, ma patrie, Israël, mon espoir ». Très vite, elle servit de point de ralliement à des gens venus ici individuellement, qui ne se reconnaissaient dans aucun des groupes organisés participant au défilé bannière en tête. Leurs propos pouvaient se résumer à ce questionnement angoissé : « Que nous arrive-t-il donc ? Que nous vaut cet opprobre ? Qu’avons-nous fait de mal ? »

    Les habitués des « manifs », ceux qui ne ratent jamais une occasion de protester contre les plans Juppé ou Allègre, de soutenir les sans-emploi, les sans-papiers ou les sans-logis, de fustiger l’OMC, le FMI et les OGM, étaient restés chez eux. Oui, bien sûr, tous ces gens-là, ou presque, condamnaient on ne peut plus fermement les incendies de synagogues et les caillassages de bus d’élèves d’écoles juives : c’était inscrit noir sur blanc dans les communiqués de presse de leurs associations habituelles. Mais une petite phrase de l’appel du CRIF avait fait rentrer tous ces escargots de la protestation humaniste et indignée dans leur coquille d’indifférence : « Solidarité avec le peuple d’Israël ». On eût bien volontiers fait son devoir de manifestant, s’il ne s’était agi que de recommencer, une fois de plus, le rituel antifasciste. Et encore, à condition, bien entendu, de ne pas désigner trop précisément les auteurs des actes en question, trop peu conformes au modèle déposé des ennemis répertoriés. Il n’était pas question, en revanche, de faire savoir à la ville et au monde que l’on ressentait la moindre once de compassion à l’égard des victimes israéliennes d’un terrorisme aveugle et sanglant. Ces hommes, ces femmes et ces enfants, supposés être les instruments volontaires et conscients de ce qui, selon ces « belles âmes », est la pire des politiques mises en œuvre aujourd’hui sur la planète - celle d’Ariel Sharon, de ses ministres, de ses généraux et de ses soldats -, n’étaient pas dignes qu’on leur consacrât une parcelle, même infime, de son énergie militante.

    Il était temps, donc - comment faire autrement dans ces circonstances ? -, d’assumer, de revendiquer et de s’arranger dans sa vie quotidienne de cet adjectif qualificatif, dont on eût préféré laisser la gestion aux historiens et aux professeurs de science politique : sioniste. Pourquoi, en effet, se réclamer d’un mouvement politique, le sionisme, dont l’objectif, l’établissement d’un État juif sur la terre de Palestine, est accompli, clôturant ainsi le long et vif débat qui avait opposé, au sein du judaïsme, les partisans et adversaires de ce projet national élaboré et promu par Theodor Herzl ?

    Le destin des mots étant ce qu’il est, c’est-à-dire largement indépendant de la volonté de leur créateur, les tribulations du substantif « sionisme » et de son adjectif dérivé ont fini par les déposer dans le camp de leurs pires adversaires. Le sionisme a subi, comme beaucoup d’autres ismes, le rejet lié à l’échec des idéologies universelles et totalisantes, lui qui ne prétendait qu’à cimenter un projet géographiquement limité et politiquement pluraliste. Et peu à peu s’est imposée dans les esprits une sorte d’évidence : le sioniste était la mauvaise part du Juif, une catégorie verbale permettant de désigner commodément ceux d’entre eux qu’il était permis de détester, de désigner à la vindicte des braves gens, sans pour autant donner prise au soupçon infamant d’antisémitisme. Des résolutions de l’ONU, assimilant le sionisme au racisme, aux imprécations lancées dans les mosquées de Gaza, du Caire ou d’ailleurs, en passant par l’hystérie antijuive de la conférence de Durban, son utilisation diffamatoire a fini par s’imposer comme allant de soit.

    « Tu es juif, mais tu n’es pas sioniste, hein ? » C’est ainsi qu’une collègue en charge du Moyen-Orient, par ailleurs plutôt bien disposée à mon égard, m’accueillit, vaguement inquiète, lors de mon arrivée, en 1985, au service étranger du Monde. Je ne sais plus trop ce que je lui répondis alors, sans doute ai-je dû bredouiller que j’étais en faveur de la reconnaissance du droit des Palestiniens à un État dans une partie de la terre située entre la Méditerranée et le Jourdain. Cela ne mangeait, comme on dit, pas de pain et remettait à une date ultérieure cette réponse que je me proposais de me donner à moi-même, en temps utile, de préférence le plus tard possible. Mais je me le tins pour dit, et évitai soigneusement, pendant les quinze ans où j’appartins à la rédaction de ce quotidien, de m’approcher de trop près de sujets liés au conflit israélo-arabe, estimant que le lecteur n’avait pas à subir les conséquences des a priori, conscients ou inconscients, pouvant intervenir dans mon travail de journaliste. J’ai, par la suite, constaté que d’autres collègues, dans cette même rédaction et celles d’autres grands journaux, voyaient les choses différemment, et ne s’embarrassaient pas de ce genre de scrupules.

    Pour être totalement honnête, cette question hamletienne du « être ou ne pas être sioniste », corollaire du « être ou ne pas être juif », s’était déjà présentée à plusieurs reprises sur le bord des chemins politiques et intellectuels que j’ai arpentés au fil du temps. Adhérent dans les années 60 de cette turbulente Union des étudiants communistes qui donna, pendant quelques années, bien du fil à retordre à la direction paléo-stalinienne du PCF, j’y croisai des camarades de toutes tendances, trotskistes, maoïstes, « Italiens », parmi lesquels on trouvait de nombreux jeunes gens et jeunes filles « d’origine israélite », comme on disait encore à l’époque. Certains d’entre eux ont, depuis, fait de brillantes carrières dans la politique, le journalisme ou la littérature. La question « identitaire » était alors réglée en trois coups de cuillère à pot, à l’aide d’une ou deux citations de Rosa Luxemburg et d’un usage simplifié des Réflexions sur la question juive de Sartre. Le Juif étant un produit de l’antisémite, la disparition programmée de ce dernier, au besoin à l’aide de méthodes musclées, qui ne manquerait pas d’être consécutive au « Grand Soir » ainsi qu’au renversement de la bureaucratie stalinienne et judéophobe, allait nous libérer à jamais de cette angoisse identitaire horriblement petite-bourgeoise. Mao-tsé-toung étant resté très discret sur le sujet, la question n’avait même pas lieu d’être pour ceux qui, Juifs ou non, se réclamaient du Petit livre rouge. Quant à l’État d’Israël, il était situé sur le mauvais versant de la colline idéologique, cet ubac où erraient les spectres hideux du colonialisme, de l’impérialisme et du capitalisme, alors que nous gambadions sur l’adret radieux des progressistes et révolutionnaires de tous les pays.

    Les premières secousses ébranlant cet édifice de certitudes se firent sentir en juin 1967, où la perspective de la disparition de l’État juif, si elle nous paraissait théoriquement juste, se révéla pour certains sentimentalement insupportable. La victoire de Tsahal provoqua donc un immense soulagement, car elle nous permettait de retourner l’esprit apaisé à nos petites boutiques où mijotaient les petits plats qui allaient faire les délices de Mai 68. Sous-produit du « guévarisme » triomphant, la palestinophilie sorbonnarde ou germanopratine était d’autant mieux portée que l’on s’était aperçu qu’elle avait peu de chance de contribuer à rayer Israël de la carte. En revanche, se réclamer, dans ces mêmes cercles, du philosionisme des Guy Mollet, Defferre, Mitterrand ou Mendès France vous renvoyait illico à l’enfer d’une social-démocratie ringarde et sans avenir radieux.

    Le lent et continu délitement des idéologies révolutionnaires allait faire surgir, chez nombre de ces Juifs français qui en avaient été les thuriféraires, un nouveau besoin : celui de définir le lieu où l’on pourrait commencer - ou recommencer - à penser le monde à partir de l’irréductibilité du destin de chaque Juif à son appartenance de classe, son enracinement régional ou ses comportements sexuels. Les orphelins de la Révolution créaient le MLF quand c’étaient des orphelines, les homosexuels brandissaient la bannière du FHAR avant d’être décimés par le sida, les plus avisés créaient des journaux, alors que d’autres entamaient leur longue marche à travers les institutions.

    La conquête du territoire imaginaire d’une judéité réinventée sembla à quelques-uns une tâche noble et exaltante, en tout cas tout à fait susceptible de servir de méthadone à ces « junkies » d’une théorie révolutionnaire démonétisée. Alors que certains s’accrochaient au rafiot trotskiste comme des berniques à leur rocher, d’autres trouvaient dans le retour au Talmud un chemin vers l’oubli et la consolation.

    Avec quelques amis, nous décrétâmes alors qu’il fallait regarder vers New York plutôt que vers Jérusalem, étudier Woody Allen, Philip Roth, Saül Bellow et Isaac Bashevis Singer, et que, tout compte fait, la perspective de rester à Babylone était la seule porteuse d’avenir, pour nous-mêmes et pour l’ensemble du peuple juif. Cette attitude, outre les plaisirs intellectuels, culturels et touristiques qu’elle nous permettait de savourer, nous donnait l’illusion d’échapper élégamment au dilemme sionisme/antisionisme. Nous étions « a-sionistes », comme on dit agnostique : totalement incroyant mais sans hostilité particulière envers Dieu.

    Ce culturalisme sybarite aurait très bien pu suffire à notre bonheur si, par ailleurs, les barbares moyen-orientaux s’étaient fait lentement oublier après avoir bricolé l’un de ces compromis boiteux qui font la tranquillité des petites et grandes nations. Évidemment, nous n’étions pas parvenus à faire admettre qu’il y avait plusieurs maisons juives dans la demeure du Seigneur, et que la nôtre était la plus confortable, d’autant plus qu’elle était construite dans une nation de haute culture gastronomique habitée par des gens d’esprit.

    C’est à ce moment-là, au milieu des années quatre-vingt, que la rencontre avec Élie Barnavi allait m’ouvrir l’horizon d’un sionisme à peu près acceptable, revêtu des habits des Lumières en lieu et place du lourd corset idéologique russo-polonais ou des redingotes noires du messianisme éternel. De la lecture de son Histoire moderne d’Israël, ainsi que des longues discussions qui nous ont réunis, et parfois opposés, tout au long de ces quinze années s’est peu à peu imposée à moi l’idée qu’il était inutile de ruser avec l’Histoire, surtout l’histoire juive. C’est un peu grâce à lui qu’il m’est facile de dire aujourd’hui « Bonjour, Israël ! » sans pour autant renoncer au choix de mon lieu de résidence, et encore moins à mon droit de dire ce que je pense à ceux que je salue ainsi. Il n’est jamais inutile d’être poli.


  • Commentaires

    1
    nobeline
    Mercredi 13 Février 2008 à 07:15
    Bravo !
    Je suis de tout coeur avec vous
    daniele
    2
    visiteur_colombin
    Lundi 24 Mars 2008 à 10:20
    Nous attendons à la suite de l'affaire Bruno Guigue votre nouveau texte:
    COMMENT JE SUIS DEVENU UN DELATEUR
    3
    visiteur_alex
    Vendredi 14 Novembre 2008 à 12:28
    magnifique !!! l'apologie du sionisme !!! c'est superbe, on ne parle pas du mur de la honte ? Du genocide palestinien, des pression sionistes sur les medias occidentaux ?
    Internet diffuse des infos plus vite que l'on pense, UN JOUR PALESTINE VINCRA CAR ISRAEL EST ILLEGITIME ET TERORISTE .

    signé UN PAUVRE FRANCAIS BLANC CATHOLIQUE
    4
    visiteur_fafa
    Mardi 3 Mars 2009 à 06:29
    idiot utile , c'est bete
    5
    avrol
    Jeudi 6 Janvier 2011 à 13:37
    L'épuration ethnique menée par des groupes terroristes sionistes et qui a procèdé à la création de "l'Etat d'Israël" a suivi de peu la lecture de la Déclaration Universelle des Droits de la Personne Humaine à la tribune de l'Assemblée Générale de l'Organisation des Nations Unies. Ce texte, adopté par l'Assemblée déclarait la colonisation et la guerre de conquête "crimes contre l'humanité".
    Depuis, la colonisation n'a jamais cessé, empruntant des formes de moins en moins sournoises.
    Les crimes d'Israël.
    6
    quetzal
    Samedi 31 Décembre 2011 à 14:26
    Les sionistes donneurs de leçons devraient ouvrir les yeux sur la réalité de la Palestine.
    7
    GUIDO
    Mercredi 27 Juillet à 03:44

    seuls les juifs vont au paradis les autres et moi meme : EN ENFER  !

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