• Dialogue entre Arafat, Barak et Clinton, lors des négociations de Camp David en juillet 2000


    Les interventions suivantes sont à resituer dans le cadre des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens menées à l'initiative du président américain Bill CLINTON* à Camp David (Maryland) du 11 au 25 juillet 2000.

    Parallèlement aux négociations relatives au sort des réfugiés palestiniens, le 24 juillet, B. CLINTON propose de scinder la Vieille Ville de Jérusalem en deux quartiers sous souveraineté palestinienne et deux quartiers sous souveraineté israélienne. Du point de vue de la critique, la confrontation des points de vue est intéressante.


    Réponse de Yasser ARAFAT* :

    « Je ne peux pas trahir mon peuple. Voulez-vous assister à mes funérailles ? Je préfère la mort plutôt que d'accepter la souveraineté israélienne sur le Harâm al-Charif* : (...) Je n'entrerai pas dans l'histoire des Arabes en tant que traître. Comme je vous l'ai dit, Jérusalem sera libérée, si ce n'est pas maintenant, ce sera plus tard, dans cinq, dix ou cent ans... »

    Intervention de B. CLINTON :

    « Barak* a fait tellement de concessions. Et vous n'en avez fait aucune ! Vous auriez pu recevoir la souveraineté sur les quartiers chrétiens et musulmans de la Vieille Ville, la juridiction pleine et entière sur le Harâm al-Charif. Il s'agit d'une question politique et non religieuse. Vous avez manqué une occasion en 1948, vous en avez raté une autre en 1978, lors [du premier sommet] de Camp David. Et voilà que vous recommencez ! Vous n'aurez pas d'État, les relations qui lient l'Amérique et les Palestiniens prendront fin. Le Congrès va voter l'arrêt de l'aide qui vous est accordée, et vous serez traités comme une organisation terroriste. (...) Personne au Proche-Orient ne vous regardera en face. Les musulmans sauront que vous pouviez devenir le gardien du Harâm al-Charif et fonder un État, et que vous avez refusé. Barak a fait un long chemin [vers la conclusion d'un accord]. Vous n'avez pas bougé ; vous vous êtes contenté de fourrer dans votre poche ce que Barak donnait... »

    Avec l'accord de Y. ARAFAT, Saëb EREKAT* répond :

    « Monsieur le président. Cela ne vous coûte rien de nous accuser et de nous menacer. Nous n'avons pas de lobby susceptible d'influer sur la situation à Washington. Nous comprenons vos alliances stratégiques, votre alliance avec Israël, qu'Israël est partie prenante de la vie politique aux États-Unis. (...) Nous ne sommes pas hostiles à Israël. Nous avons reconnu Israël. Mais ce que je veux vous faire comprendre, c'est que nous sommes contre l'occupation israélienne (...). Monsieur le président, vous êtes le leader du monde, ne menacez pas mon président, traitez-nous avec justice. Le peuple palestinien, sous la direction de Yasser Arafat, a accepté et reconnu l'État d'Israël [qui occupe] 78 % de la Palestine historique. Jamais dans l'histoire des Palestiniens un leader n'a reconnu ainsi l'État d'Israël et accepté de fonder l'État sur 22% de la terre...! Or, à présent vous dites qu'Arafat n'a pas fait suffisamment de concessions ! (...) Il a accepté les 22 % car la précédente administration américaine, celle d'avant aussi, et l'Europe avec elles nous ont dit qu'elles soutiendraient ceux qui oeuvreraient pour la paix. Eh bien c'est précisément ce que j'attends de vous, monsieur le président.

    Les Israéliens veulent nous arracher des concessions, tantôt pour satisfaire leur opinion publique, tantôt pour des raisons historiques, tantôt en réaction à des sondages d'opinion, parfois pour leur sécurité ou pour [ménager] la psychologie du peuple israélien... Je ne peux pas. ... Je ne peux pas négocier un jour pour les colons, le lendemain pour l'Histoire, un autre pour les généraux, pour la psychologie des Juifs, ensuite, pour le caractère exceptionnel du peuple juif. Je ne peux pas... Je tente de négocier la paix... Le peuple palestinien résiste à l'armée israélienne, il ne se laissera pas intimider par l'occupation. Si nous n'obtenons pas la paix, monsieur le président, s'il n'y a pas de paix entre Israéliens et Palestiniens... il n'y aura de paix pour personne... Je vous parle le coeur brisé... Je rentrerai et je demanderai pardon aux Palestiniens pour ce que j'ai fait au cours des vingt et une dernières années de ma vie... prêcher pour la paix. Ce sommet a permis d'accomplir beaucoup. (...) Je n'avais jamais osé penser qu'un jour je discuterais de Jérusalem, des frontières, de la sécurité, du problème des réfugiés avec un gouvernement israélien. S'il vous plaît, monsieur le président, ne laissez pas ce sommet échouer. Si vous le présentez comme un échec, la lumière s'éteindra dans la région et je ne sais pas quand elle reviendra. »

    B. CLINTON à Y. ARAFAT :

    « Vous êtes croyant. Vous êtes un homme honnête, honorable. Vous avez fait preuve de fermeté pour défendre vos positions. Pour cela, je vous respecte, comme je respecte vos revendications. Nous aurons encore une discussion sur Jérusalem. Barak va envoyer Ben Ami*, donnez-moi un négociateur. »

    Y. ARAFAT à B. CLINTON : « Saëb Erekat ira. »

    Une heure plus tard, le dernière négociation de Camp David.

    S. EREKAT :

    « Madeleine [Albright]* m'a accusé personnellement [de faire obstacle au bon déroulement des négociations] parce que je lui ai dit, le 11 juillet dans son bureau que ce sommet ne devait pas être un événement unique, qu'il ne fallait pas inciter les gens à en attendre de la fumée blanche. Monsieur le président, 80 % des tabous entre Israéliens et Palestiniens ont été brisés au cours de ce sommet. Ce sommet est une grande réussite, il faut lui donner une suite. Nous devons bâtir sur ce qui a été accompli ici. S'il vous plaît ! S'il vous plaît ! Obtenez un engagement [de poursuivre les négociations] de Barak et d'Arafat, n'accusez personne, ne montrez personne du doigt, car cela conduirait à une effusion de sang ! »

    B. CLINTON :

    « Je vous ai demandé de venir ici pour entendre vos suggestions sur la manière dont nous pouvons sortir de cette crise. »

    S. EREKAT :

    « Je propose la publication d'un communiqué tri latéral mettant en valeur les progrès réalisés à Camp David et soulignant que de nombreux tabous ont été brisés mais que certains problèmes nécessitent de nouvelles négociations, que les deux parties ont décidé de poursuivre les pourparlers sous la supervision des États-Unis afin d'appliquer les résolutions 242 et 338 du Conseil de Sécurité et de parvenir à un accord avant le 13 septembre. »

    B. CLINTON à Shlomo BEN AMI :

    « Quel est votre point de vue ? »

    S. BEN AMI à S. EREKAT :

    « Vous n'êtes que quatre millions de musulmans palestiniens et vous prétendez représenter un milliard de musulmans sur le Mont du Temple. Les propositions du président [Clinton] sont une occasion historique que vous manquez à nouveau. Arafat fait passer la question musulmane en tête de ses priorités, avant même les intérêts nationaux palestiniens. Votre intérêt national devient l'otage de l'islam et vous paierez cela très cher. Si Camp David se termine sans accord, cela signifiera l'effondrement du processus de paix, l'effondrement du camp de la paix en Israël, la chute du gouvernement Barak, et peut-être la formation d'un cabinet d'union nationale avec Sharon. »


    Source des extraits :
    adaptation de Ch. ENDERLIN, Le rêve brisé. Histoire du processus de paix au Proche-Orient (1995-2002), Paris, Fayard, 2002, pages 253-257.


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