• Intervention militaire à Jénine: Un soldat raconte

    Demain il repart à la guerre. A Jénine. Toujours avec "la foi en Israël" inébranlée

    Jérusalem de notre envoyé spécial

     

    témoignage                

    Photo d'illustration

    • LE MONDE | 18.04.02

     

     

     

    Le soldat de Tsahal repart demain à la guerre. A Jénine. Il est volontaire. Et, de toute façon, il n'a pas le choix. "Mon arme est prête", dit-il. "Notre guerre est juste", murmure-t-il aussi. La permission n'a duré que 24 heures. Israël a besoin de ses guerriers.

     

    Le soldat de Tsahal s'appelle Gilles Sperling. Il a 26 ans. Il est disquaire à Jérusalem, et sergent de réserve dans l'armée israélienne. Il a émigré de France en Israël en 1995, de même que Yael, son épouse. Sept ans après sa décision de lier son existence à celle d'Israël, "pour la vie" croit-il, Gilles vient de subir, en dix jours d'opérations militaires, son baptême du feu. Le jeune homme approuve la "guerre contre le terrorisme" décrétée par Ariel Sharon. Il s'interroge beaucoup sur le comportement de Tsahal face aux Palestiniens, ne trouve rien à critiquer dans les ordres reçus ni dans leur mise en œuvre, et fustige ceux qui évoquent un "massacre" à Jénine.

     

    "Peu après qu'Ariel Sharon annonce la mobilisation de vingt mille réservistes, j'ai reçu la convocation. Départ immédiat. J'ai pris mon arme, un sac, et je suis parti vers ma base. Il y a eu trois jours d'entraînement, puis je suis parti pour Jénine avec ma compagnie. Soixante-dix fantassins, raconte-t-il. Quand j'ai reçu l'appel, j'ai eu un frisson. Une légère angoisse. Puis je me suis calmé. Au camp militaire, j'ai réalisé que, cette fois, ce n'était plus un exercice. Je partais à la guerre. Ce qui me rassurait est que nous pensions tous qu'il n'y aurait pas de résistance." Gilles Sperling et ses camarades se trompaient. A Jénine, vingt-trois soldats de Tsahal sont morts.

     

    "C'était une unité de parachutistes. Un commando des forces spéciales, Ils sont tombés dans une embuscade. Ils n'ont pas vu les barils d'explosifs dans une cour. Puis il y a eu des tireurs sur les toits, des lancers de grenades. Ils n'ont pas eu de chance", commente Gilles. Il raconte son premier combat : "Nous étions en train de patrouiller dans Jénine. Cinq soldats. Nous avons essuyé des tirs de fusils automatiques, nourris mais lointains. Aucun d'entre nous n'a été touché, grâce à Dieu. Nous avons riposté immédiatement, puis appelé un tank et des renforts, puis encerclé la maison. Nous avons attaqué, et le tank a détruit la maison. Aucun des terroristes, qui devaient être quatre, n'a survécu." A-t-il tué ? "Je ne sais pas. C'est fort possible. Tout va tellement vite. Je sais qu'un homme est tombé sous nos tirs mais je ne sais pas si c'est une balle de mon fusil qui l'a atteint."

     

    Gilles Sperling tient absolument à préciser que "la maison était vide, évacuée". "C'est vrai que nous avons une armée puissante, que nous sommes nettement plus forts qu'eux, mais Tsahal ne tue pas gratuitement des innocents. Nos ordres, très stricts, sont au contraire de ne tuer ni un civil ni même un terroriste désarmé, insiste-t-il. Ce qui arrive parfois est que des terroristes se réfugient dans des endroits habités, et que nous devions détruire le bâtiment. Je crois d'ailleurs que c'est une stratégie palestinienne d'entraîner des innocents dans la mort, de forcer l'armée israélienne à s'attaquer à des innocents."

     

    Le soldat Gilles Sperling n'a "aucun doute" sur "l'esprit moral" de Tsahal. "L'emploi des mots "massacres" ou "tueries", l'accusation de jeter des corps dans des "fosses communes", cela me choque et me fait mal au cœur. C'est ahurissant ! Le peuple juif, qui a vécu cela, ne peut pas commettre la même chose !"

     

    "J'AI CONFIANCE"

     

    "S'il était un jour avéré que Tsahal tue volontairement des innocents, si une unité de l'armée avait des ordres différents des nôtres et tuait des innocents, Yael et moi quitterions Israël. J'aime ce pays, où je me sens chez moi. J'aime Jérusalem, pour sa beauté et son esprit religieux. Mais si la morale d'Israël ne correspond plus à la mienne, je partirai ailleurs."Cela dit, il répète ce qu'il croit : "Des innocents qui meurent à la guerre, oui. Des exécutions, non !"

     

    Yael Sperling regarde attentivement les informations télévisées. La jeune femme, qui contrairement à Gilles a soutenu la gauche israélienne et l'accord d'Oslo, "regrette d'avoir cru que la paix était possible avec Arafat" et "soutient la guerre pour la sécurité d'Israël". "Je ne veux plus vivre d'attentat en attentat, dit-elle. Je ne veux plus descendre de l'autobus à chaque fois que je vois un visage louche. Je ne veux plus avoir peur." Les crimes de guerre ? "Je ne sais pas. J'ai confiance en mon armée, mais ils racontent tant de choses à la télévision française. Je voudrais savoir la vérité. Si des crimes étaient perpétrés, je ne sais pas si je quitterais Israël. Je serais très, très déçue."

     

    "LA PAIX C'EST UN MOT ABSTRAIT"

     

    Yael veut "la paix" par "l'élimination des terroristes". Gilles, lui, pense que "la paix n'est qu'un mot abstrait, du vent". "Si les Palestiniens veulent construire un Etat pacifique, il n'y a aucun problème. La question est de savoir avec quels Palestiniens discuter. Pas avec Arafat ! Et s'ils veulent jeter les juifs à la mer, ils n'obtiendront jamais rien ! Rien !"

     

    Le soldat de Tsahal et son épouse s'apprêtent à rejoindre des amis pour un barbecue. C'était la fête de l'indépendance en Israël, mercredi 17 avril. Gilles Sperling sourit. "Ce pays n'a que 54 ans, et je m'y sens bien." Demain il repart à la guerre. A Jénine. Avec toujours "la peur, en passant devant chaque fenêtre", mais aussi avec "la foi en Israël", inébranlée.

     

    Rémy Ourdan

     

    • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 19.04.02