• Israël face à la barbarie, par Arno Klarsfeld

    Israël face à la barbarie, par Arno Klarsfeld


    Chaque jour un nouveau pogrom en Israël, chaque jour des Israéliens tués parce qu'ils sont juifs sur une terre qui, selon leurs assassins, devrait être musulmane, tout comme les juifs étaient massacrés en Europe parce qu'ils étaient juifs sur un continent que leurs assassins voulaient chrétien. Ceux qui commanditent ces crimes ne sont pas des fanatiques. Ils ont une vision très claire du monde qu'ils souhaitent. Un Moyen-Orient débarrassé des juifs. Israël peut sembler puissant aujourd'hui, mais pour combien de temps ? Pour ces commanditaires de crimes contre l'humanité qui exterminent des adolescents dans une discothèque, des religieux, des familles déjeunant dans une pizzeria ou des étudiants dans une université, le temps joue en leur faveur. Le temps joue en leur faveur, car ils n'ont aucun souci du bonheur individuel de leur peuple ou, s'ils s'en soucient, ils estiment que ce bonheur doit se soumettre à l'idéologie du panarabisme ou du panislamisme.

    C'est une guerre à laquelle Israël doit faire face. Une nouvelle forme de guerre barbare qui tue ses citoyens, paralyse son économie et sème la barbarie, la tristesse et la peur. Israël est un vaste ghetto au sein duquel, pour la première fois depuis deux mille ans, les juifs ont le pouvoir de se défendre. Comment répondre à la barbarie ? Comment se défendre efficacement sans devenir barbare à son tour ? Il semble que seul le peuple juif se pose la question et que la question ne soit adressée qu'au seul peuple juif.

    Durant la première guerre mondiale, l'Allemagne a utilisé le gaz moutarde contre les tranchées françaises, il n'a pas fallu attendre longtemps pour que la France fasse de même. Durant la seconde guerre mondiale, les Allemands ont bombardé les villes anglaises. Dès que les Anglais en ont eu les moyens, c'est-à-dire la maîtrise du ciel, ils ont bombardé les villes allemandes tout comme les Américains, qui ont aussi tué dans les bombardements contre des usines d'armement en France des centaines, sinon des milliers, de Français innocents. Durant cette période, les Français craignaient bien plus les avions alliés que les SS ou la Gestapo.

    La France dispose d'une force de dissuasion nucléaire, c'est-à-dire qu'elle estime que, si un Etat utilise l'arme nucléaire contre la France ou peut-être menace son territoire, comme cela pouvait être le cas avec l'URSS, elle se dit ou se disait prête à répondre à la barbarie par la barbarie. Javier Solana, qui a condamné l'élimination du leader militaire du Hamas, était secrétaire général de l'OTAN durant les bombardements dans l'ex-Yougoslavie qui ont tué des centaines d'innocents. A l'époque, pourtant, il approuvait ces bombardements massifs.

    Israël est un des rares pays qui ne répondent pas à la barbarie par la barbarie, sinon le seul. Qui est là pour le reconnaître ? Personne. Mais une grande partie des pays, et en particulier ceux qui ont toujours répondu à la barbarie par la barbarie, sont présents pour dénoncer des mesures d'autodéfense qu'on devrait porter au crédit du peuple israélien. Certains diront : "Quelle différence entre le bombardement de Gaza et les attentats des kamikazes ?" Au niveau du résultat, aucune. Des enfants meurent des deux côtés. Mais quelle est cette logique stupide qui fait disparaître l'intention de l'acte ? Est-ce la même chose de vouloir exterminer le plus de juifs possible et de vouloir faire disparaître celui qui organise ces crimes contre l'humanité commis presque chaque jour en Israël ?

    Mais les faiseurs d'opinion européens sont imperméables à la logique dans le cas d'Israël tant ils ont été habitués à considérer les juifs comme des victimes passives. Ils sont là pour les commémorer ou pour considérer, à l'instar d'un bel esprit comme Maurice Druon, que durant la seconde guerre mondiale "ils se sont laissé mener à l'abattoir comme des moutons". Pourtant, c'est à l'Europe de s'engager pour que la paix arrive enfin au Moyen-Orient. Ce chemin de la paix passe par l'élimination politique de Yasser Arafat et une nouvelle Autorité palestinienne qui se décide à éradiquer définitivement le terrorisme de son territoire, et cela quitte à déclencher une guerre civile. Si cela n'est pas fait, Israël sera contraint d'occuper à nouveau la totalité des territoires et d'effectuer ce travail indispensable que l'Autorité palestinienne se refuse à faire. Cela renverrait sine die tout espoir de paix.

    © Le Monde 2002