• L’antisionisme: pas une réponse au sionisme mais une anticipation fantasmée de ce qu’il représente

    L’antisionisme n’est pas une réponse au sionisme mais une anticipation fantasmée de ce qu’il représente

     

    par Georges-Elia Sarfati
     

    Extrait de L’Arche n° 539-540, janvier-février 2003
    Numéro spécimen sur demande à
    info@arche-mag.com


    Extraits du livre de Georges-Élia Sarfati, L’antisionisme, Israël/Palestine aux miroirs d’Occident.

     

    L’antisionisme use souvent de précaution oratoire : « L’antisionisme n’est pas de l’antisémitisme ». Que dire de ce détour que la dénégation impose à l’aveu ? L’antisémitisme ne procédait pas autrement. Aux Juifs émancipés, les antisémites disaient : « L’antisémitisme n’est pas de l’antijudaïsme ». Comme pour leur signifier : « Ce n’est pas au judaïsme que nous en voulons, mais à quelques Juifs ». En somme, l’expression judéophobe est toujours en retard d’une persécution. L’antisémitisme déclare : « Je n’ai rien à faire avec l’antijudaïsme », et l’antisionisme assure : « Je n’ai rien de commun avec l’antisémitisme ».

    L’ennui est que l’antisionisme subsume l’antisémitisme, comme l’antisémitisme subsumait l’antijudaïsme.

    À l’égard des Juifs non israéliens, le discours antisioniste se veut et se montre rassurant, presque paternel. Il semble dire à ceux qui n’ont pas suivi le « mauvais exemple » : « Vous êtes des gens exemplaires, aussi a-t-on besoin de votre concours pour éradiquer cette peste qui prospère en votre nom ». C’est bien cette manière d’exposer le problème palestinien et d’expliquer les choses qui lui vaut la complicité passive du plus grand nombre, ou la coopération empressée de quelques « amis ».

    Dans cet ordre d’idées, l’antisionisme a vidé de son « sens » le discours antisémite, mais cet antisémitisme collectif-national se détache de l’antisémitisme individuel et social en disant, philosophiquement, à qui veut l’entendre : « Ce n’est pas aux Juifs en tant que tels que nous en voulons, c’est à l’extrémisme israélien ». L’antisionisme ne peut s’affirmer et croître, y compris en « milieu juif », qu’au prix de cette dissociation.

    Mais il faudrait toujours rappeler à ceux qui en font profession que, malgré toutes ses précautions oratoires, l’antisionisme est et demeure une atteinte au principe de la souveraineté d’Israël, une injure à la nation juive exprimée politiquement par l’existence d’Israël.

    L’antisionisme n’est pas une réponse au sionisme mais une anticipation fantasmée de ce qu’il représente. Voilà pourquoi il constitue d’abord une rémanence des formes préexistantes de la judéophobie. Il faut être attentif au fait récurrent que les contenus de l’antisionisme relèvent alternativement de l’antijudaïsme théologique (une nation juive : « c’est une contradiction dans les termes »), et de l’antisémitisme politique (« le peuple juif, un peuple dominateur »), le plus souvent - mais confusément - des deux, surtout quand il se défend de ne relever ni de l’un ni de l’autre.

    La judéophobie contemporaine use des mêmes moyens et du même type de vecteurs sémantiques que ses formes canoniques éprouvées : la désinformation a emboîté le pas à l’enseignement ecclésiastique et négatif de l’histoire d’Israël (jusqu’à Vatican II), et la systématicité de la condamnation internationale (par le biais d’instances légales : ONU, CEE, UNESCO, etc.) a emboîté le pas aux politiques de discrimination par le biais des Codes légaux.

    De même que l’antisémitisme de W. Marr, à partir de 1879, l’antisionisme contemporain a droit de cité dans l’usage linguistique. La « lutte contre le sémitisme » (ou bien : « l’influence de la race juive ») a cédé le pas à « la doctrine de ceux qui sont hostiles à l’extension ou dans le pire des cas à l’existence de l’État d’Israël ».

    Enfin, il ne faut pas négliger la dimension institutionnelle de l’antisionisme. Comme en son époque historique l’antisémitisme (à travers ligues, partis, congrès antisémites d’Europe à la fin du XIXe siècle), l’antisionisme s’appuie sur des représentations légales (associations France/Palestine, etc.), à forte implantation dans les sociétés civiles, qui ont un intérêt idéologique direct à entretenir le thème de la menace sioniste (analogue au « péril juif » des antisémites), ne serait-ce que pour complaire aux pays arabes.

    En tant que système de représentations symboliques, l’antisionisme s’organise sous le double rapport d’un discours accusateur et d’un discours victimaire. Il décrète le sionisme contre la morale et le droit, de même que l’antijudaïsme décrétait le judaïsme contre la chrétienté et que l’antisémitisme estime l’existence des Juifs contraire à l’ordre naturel. Dans tous les cas, le discours judéophobe représente « l’élément juif » (religieux, social, national) comme un facteur de désordre, voire un ferment de dissolution des formations sociales ou de l’ordre international. Partant, les différents acteurs de la judéophobie considèrent « l’élément juif » comme responsable des aspects négatifs de leur condition.

    À l’instar des précédentes formes historiques de la judéophobie, l’antisionisme exploite les dispositions ainsi que la mémoire historique sur lesquelles s’articule précisément le développement des sociétés :

    a) L’antijudaïsme dominait les esprits à partir des capteurs et des récepteurs d’une opinion christianisée (ou islamisée), à laquelle les Juifs, en qualité de « peuple témoin » ou de « peuple du Livre », étaient représentés au mieux comme des infidèles, au pire comme des ennemis de « la vraie foi » trahissant le « message » du Livre.

    b) L’antisémitisme, quant à lui, dominait les esprits à partir des capteurs et récepteurs d’une opinion sécularisée à laquelle les Juifs, en qualité de « peuple classe » ou de « peuple race », étaient présentés comme ennemis de la nation, de la race (« supérieure ») ou de la société (« sans classe »).

    c) L’antisionisme domine les esprits à partir de capteurs et de récepteurs d’une opinion massifiée à laquelle Israël et, incidemment, les Juifs qui s’y rattachent en qualité de peuple-nation, sont présentés comme ennemis du droit. Mais à travers ces variations de surface, le discours judéophobe maintient le thème du contentieux originaire de la judéité avec la sagesse des nations.

    Le discours antijuif et antisémite avait rendu honteux et indésirable la dénomination de « Juif » (au point qu’on lui préféra, un temps, celle d’« Israélite » - en France du moins).

    Le discours antisioniste tend à constituer en anathème l’épithète « sioniste » (il opérait déjà comme invective et chef d’accusation, à l’époque des procès de Moscou : « trotskiste », « titiste », « sioniste », etc.).

    L’antisionisme fait encore écho à l’antisémitisme sur un point essentiel : l’avilissement symbolique de « l’élément juif » va de pair avec la souillure théologico-politique. Ici, « l’élément juif » stigmatisé sous le rapport de « la politique de l’État d’Israël » désigne ce dernier comme ennemi intrinsèque de la civilisation, ennemi radical du genre humain. Pourvoyeurs de « massacres », les Israéliens ne seraient rien moins ni rien d’autre que des assassins qui chercheraient à dissimuler leurs forfaits. Ils seraient ennemis des valeurs sacrées (contempteurs de la Chrétienté, de l’Islam ou du Progrès), profanateurs des Lieux saints, blasphémateurs et hors les lois. L’allégation des « massacres de Jénine » et, corrélativement, la publicité faite autour du « siège de l’église de la Nativité à Bethléem » actualisent les griefs les plus archaïques de la judéophobie, antique, médiévale et moderne.

    L’antisionisme fait fond sur une histoire dont il constitue une réécriture : exactement comme les deux précédentes modalités de la judéophobie (antijudaïsme, antisémitisme) constituent une réécriture de l’histoire du judaïsme aux miroirs chrétiens d’Occident :

    a) L’antijudaïsme objectait aux Juifs de corrompre les Écritures ou de s’en détourner, d’empoisonner les puits, d’adorer le démon (le Shabbat se muait dans ce discours en Sabbat des sorciers), de se livrer au crime rituel, etc. ;

    b) L’antisémitisme objectait aux Juifs de dissoudre les liens nationaux, d’exercer une domination sur le monde, d’agir en fonction de coalition d’intérêts ;

    c) L’antisionisme fait reproche aux Juifs d’Israël de corrompre le lien civilisationnel en édifiant un État illégitime et oppresseur.

    Ces trois modalités de l’anti- ont en commun d’articuler une même logique binaire, celle qui oppose les bourreaux et les corrupteurs (Juifs/Sionistes) aux victimes abusées. À chaque moment de son histoire, la judéophobie use des motifs de l’histoire du moment, selon les termes et les enjeux de cette histoire. Se convaincre, sur la seule foi d’une réitération compulsive, que « sionisme = racisme », c’est ignorer l’histoire de l’antisionisme, lui assigner frauduleusement d’autres sources, ou feindre l’originalité.

    Le refus d’Israël, la fameuse critique de « la » politique de l’État d’Israël, même peu suspecte de compromission avec les sources nazies de l’antisionisme, vérifie en son principe le préjugé judéophobe : cette focalisation sur Israël suppose l’omnipotence d’Israël, l’adhésion au fantasme d’Israël-moteur-de-l’histoire.

    Armer son jugement d’une pareille croyance, c’est condamner l’intelligence des choses à se sustenter de bien peu.

     

    Georges-Élia Sarfati a enseigné pendant huit ans au département de français de l’université de Tel Aviv où il a introduit l’analyse des discours. Professeur des universités (sciences du langage), membre associé du CNRS, il vient de publier chez Berg International L’Antisionisme, Israël/Palestine aux miroirs d’Occident (128 pages, 10 euros).

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