• L'État d'Israël va-t-il « nous » entraîner dans la guerre, voire dans une guerre mondiale ?

    Cette façon de poser la question révèle une des principales raisons pour lesquelles le conflit israélo-palestinien suscite tant de passions en France, alors que cet affrontement, mineur par la taille des populations directement impliquées, demeure marginal et que d'autres conflits sont infiniment plus meurtriers sur la planète. Comme le disait la chanteuse Noa (par ailleurs fille d'Iztak Rabin), « En Israël, plus de gens meurent à cause des accidents de la route qu'à cause des attentats. » L'importance de l'affrontement israélo-palestinien se mesure plutôt à sa durée, au nombre de réfugiés et d'exilés concernés (plusieurs millions) et surtout à sa portée symbolique.

    Beaucoup de gens ont l'impression que le monde occidental pourrait se trouver au bord du chaos ou en tout cas menacé par le terrorisme, à cause d'Israël (en clair à cause des Juifs). Le milliardaire Ben Laden les renforce dans cette vision en feignant de s'intéresser au sort des Palestiniens, c'est-à-dire en instrumentalisant leur situation, à l'instar de tous les dirigeants arabes. Mais, comme ils l'ont toujours fait, il les oubliera à la première occasion. L'absence de militants palestiniens dans les réseaux d'Al Qaida semble indiquer qu'ils ne sont guère dupes de la démagogie du personnage.

    Traiter de la guerre à propos d'Israël, c'est toucher au problème de l'origine profonde des guerres. Même si cet État n'était pas né en 1948, les rivalités seraient très fortes dans cette région, qui connaît depuis l'effondrement de l'empire ottoman une situation d'instabilité géopolitique considérable. On le doit largement à l'action des grandes puissances impérialistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui ont cherché à se tailler des zones d'influence, à s'approprier des marchés et à contrôler les gisements de pétrole. La liquidation de toute puissance régionale et l'émiettement en États locaux plus ou moins artificiels favorisent les interventions extérieures et attisent les raisons de conflits internes. Ainsi, la guerre la plus grave dans la région, qui s'est produite indépendamment de l'existence d'Israël, a opposé l'Irak à l'Iran de 1980 à 1988. Elle a représenté pour les pays impliqués une saignée équivalente à celle causée par la première guerre mondiale en Europe. Tous les États occidentaux, ainsi que l'URSS, ont soutenu l'agression irakienne contre le régime islamiste iranien. L'État français y fut même cobelligérant, en prêtant des avions de guerre et des pilotes à l'Irak. Les attentats terroristes de 1986 furent d'ailleurs une conséquence du contentieux de l'État français avec l'État iranien, aggravé par la question d'un financement que les Français ne voulaient pas restituer. Qui dans ce pays a dénoncé cette désastreuse diplomatie ?

    On peut admettre que l'existence d'Israël et sa dépendance économique totale vis-à-vis des États-Unis compliquent la situation, mais elles ne sont pas à l'origine des tensions multiples qui déchirent la région, bien que les dirigeants de Tel Aviv essaient d'en jouer. Ceux qui voudraient prendre Israël comme bouc émissaire, et voir en lui l'obstacle à la paix dans le monde, oublient les deux guerres mondiales, la guerre froide et toutes les guerres coloniales depuis un siècle. Pour poser la question autrement, Israël fait-il ou non partie du monde occidental ? Et si c'est bien le cas, ce fragment imbriqué au monde arabo-musulman peut-il aspirer le monde occidental dans un conflit avec l'ensemble de cette aire ? Quoi qu'il arrive, tout se passe comme si l'Europe avait tenté de résoudre son problème avec les Juifs sur le dos des Palestiniens. La responsabilité historique des Européens est donc encore plus lourde que celle des Américains. L'aggravation de la situation en Palestine n'est pas le produit d'un machiavélique cynisme chez quelques politiciens israéliens, ni de l'inconscience criminelle d'un Arafat. Ces gens-là prospèrent plutôt sur un terreau de problèmes inextricables que tous nos gouvernants ont tissé depuis un ou deux siècles. Comme nous persistons à les laisser en place, il n'y a aucune raison que les choses s'arrangent.

     

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