Antisémitisme / Antisionisme
Antoine Spire met laccent sur une nouvelle forme dantisémitisme qui se développe à la faveur du conflit du Moyen-Orient et qui se cache derrière un certain discours "antisioniste". [1]
Lantisémitisme nest pas nimporte quel racisme. Il a ses spécificités quil est indispensable de regarder en face si lon veut penser des réponses efficaces et pédagogiques. En France, il sappuie sur une vieille tradition chrétienne anti-judaïque qui elle-même avait puisé aux sources dun anti-judaïsme antique. Il existe en effet une chaîne cohérente de calomnies, daccusations irrationnelles et parfois délirantes contre les juifs, depuis lÉgypte ancienne et le monde gréco-romain païen jusquaux idéologies exterminatrices dune partie de lEurope nazifiée au mitan du siècle en passant par les sociétés occidentales ou orientales du moyen-âge et de lépoque moderne.
Aujourdhui, le conflit israélo-palestinien est le cheval de Troie dune nouvelle mouture dantisémitisme. Pour certains de ceux qui sen réclament, la défense des Palestiniens nest pas un combat politique comme les autres. Confrontée à la domination militaire et aux exactions armées dune puissance étatique, la lutte palestinienne suppose non seulement la légitime critique du gouvernement dIsraël, mais aussi, pour certains, le refus du droit à lexistence de lEtat dIsraël. Et cette dé-légitimation englobant la totalité de la population juive dIsraël reprend certains thèmes de lantisémitisme historique. Ainsi lantisémitisme est il la synthèse et souvent la somme de quatre idéologies.
1) Lantisémitisme de lAntiquité païenne est bien incarné par un Tacite qui recueillit tous les ragots possibles à propos des juifs à lexception du meurtre rituel. Cétait leur origine lépreuse, et non sans contradiction, celui dune divinité invisible. Mais aussi la circoncision, le respect du shabbat, labstention du porc : "Là est profane tout ce qui chez nous est sacré ; en revanche est permis chez eux tout ce qui chez nous est abomination" écrit lhistorien romain.
2) Lanti-judaïsme chrétien a repris dernièrement du service avec le film de Mel Gibson où le peuple juif est collectivement accusé de déicide. Des chrétiens ont, tout au cours de lhistoire, accusé "les juifs" dêtre responsables de la mort du Christ. "Eux qui ont tué Jésus le Seigneur" est-il écrit (Paul I, Thessaloniciens, 2, 15). Pour Saint Augustin, le peuple juif apparaît comme le "porte livre" de la chrétienté et il est nécessaire de le maintenir dans un état inférieur. Cest ce système davilissement que Jules Isaac a appelé "lenseignement du mépris". Il faut bien reconnaître que cet antijudaïsme chrétien continue à marquer les esprits.
3) Lantisémitisme biologique de la fin du XIXème siècle. Dans les wagons du racisme prétendument "scientifique" fondé sur une hiérarchie rigide des races, cet antisémitisme fait du juif un untermensch, le représentant dune race pernicieuse et quasi satanique. Cette haine du juif prétend stigmatiser une donnée biologique qui inférioriserait le juif de toute éternité et lui attribuerait des comportements psychologiques spécifiques : lâcheté, amour excessif de largent, trahison, etc. Elle fut un instrument nouveau - et efficace - une justification à posteriori au service des idéologies précédentes. Drumont, dans "La France juive", a synthétisé ce point de vue : "Les principaux signes pour reconnaître le juif restent : ce fameux nez recourbé, les yeux clignotants, les dents serrés, les oreilles saillantes, les ongles carrés au lieu dêtre arrondis en amande, le torse trop long, le pied plat, les yeux ronds, la cheville extraordinairement en dehors, la main moelleuse et fondante de lhypocrite, du traître. Ils ont assez souvent un bras plus court que lautre."
Cest sur la base de ces formes dantisémitisme que se déroula laffaire Dreyfus qui fut à lorigine de la naissance de la Ligue des droits de lhomme. Mais notons que déjà à cette époque Théodore Herzl écrivit dans le journal viennois Neue Freie Presse que, si au pays de la Déclaration des droits de lHomme, de telles vociférations anti-juives pouvaient se produire cent ans après lémancipation des juifs, cest que lassimilation se traduisait par un échec et quil fallait en tirer les conséquences. Cest alors quil écrivit LÉtat des Juifs base du sionisme politique. Il sagissait de poser les linéaments dun mouvement national permettant aux juifs de trouver sur la planète un lieu où poser la tête. Lanti-sionisme à cette époque est surtout le fait de juifs qui continuent malgré tout à penser que lintégration à lEurope dans des sociétés non juives est possible. Après la naissance de lÉtat dIsraël en 1948, le sionisme change de sens. Cest dune part laspiration à venir vivre dans cet État, mais dautre part cest aussi pour certains juifs (parmi ceux qui choisissent de rester en diaspora) le soutien indéfectible à lexistence de cet État quelle quen soit la politique. Dans les années 1970, un vif débat a secoué la vie intellectuelle juive. Le sionisme supposait-il une centralité de lÉtat dIsraël et une minoration de lidentité du juif de la diaspora ? La pluralité de réponses à cette question explique lambiguïté du sionisme aujourdhui souvent assimilé à une inconditionnalité vis à vis dIsraël.
4) Lantisionisme sest développé dabord comme un refus de la politique des différents gouvernements israéliens vis-à-vis de la question palestinienne. Certains ont cru que la défense du droit des Palestiniens à disposer dun État supposait un combat non seulement contre le gouvernement israélien et ses moyens militaires, mais aussi contre lidéologie qui donna naissance à Israël : le sionisme. Doù les ambiguïtés de lantisionisme qui, au nom de la défense du peuple palestinien victime, fait bon marché de langoisse des Israéliens à propos desquels on réhabilite parfois de vieux préjugés qui diabolisent Israël comme les juifs.
Aujourdhui, lantisionisme, même sil ne se veut pas antisémite, vise non seulement la politique oppressive dIsraël contre les Palestiniens, mais aussi Israël et son lien avec ses soutiens en diaspora quon accuse sans toujours aller y voir dinconditionnalité ; il en vient à récuser lexistence même dun État juif. Cest là que peut se nouer le lien entre antisionisme et antisémitisme : de lantisionisme au vu de disparition de lÉtat hébreu, il ny a quun fil, et de la disparition de lÉtat hébreu à la haine de ceux qui militent pour le droit à lexistence de lÉtat dIsraël, il ny a quun pas.
Quon ait pu, à plusieurs moments de lhistoire, souhaiter en Palestine lavènement dun État pluri-national et pluri-religieux, pourquoi pas ? Mais aujourdhui est-il réaliste et acceptable, vu le contexte de lantisémitisme dans le monde, de souhaiter la disparition de lÉtat construit autour de la culture et de la religion juive ? Cet État ne sest pas constitué comme le notre sur une séparation du politique et du religieux. Devons-nous forcément au nom de notre laïcité len stigmatiser ? Certains peuvent légitimement contester le caractère religieux de lÉtat hébreu (comme dailleurs de nombreux autres États). Il faut leur rappeler les conditions historiques de la naissance et du développement de lÉtat dIsraël, foyer national du peuple juif.
Aujourdhui ces quatre courants de lantisémitisme se nourrissent lun lautre et lantisionisme puise dautant plus facilement dans la thématique de lanti-judaïsme chrétien ou du racisme biologique quil le fait, déculpabilisé par ce quil croit être la justesse politique de sa position, sans toujours avoir conscience de la rémanence de certains clichés hérités des haines dhier. Ce langage qui diabolise Israël et les juifs est gros de dangers à venir : les Allemands nétaient pas foncièrement antisémites, mais tout a commencé au niveau du langage - le passage à lacte a hélas vite suivi.
Alors que faire ? Courir à la condamnation pour antisémitisme nest pas performant. Lessentiel ne serait-il pas dans la promotion dun débat dont les thèmes pourraient être le refus de lobsession des origines, le coup darrêt à lethnicisation des comportements, en faisant largement circuler lidée que les actes et les paroles des uns ou des autres ne peuvent être exclusivement rapportés à leur origine sociale, religieuse ou même ethnique (puisquil y a encore des gens pour qui ce mot recouvre une réalité).
Antoine Spire, journaliste, est membre des instances nationales de la LDH.
[1] Ce texte est une version "condensée" dun article dAntoine Spire intitulé "Réponse à lantisémitisme, réponse à lantisionisme", article publié dans le n° 127 - été 2004 - de Hommes et Libertés, revue de la Ligue des droits de lHomme.